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On peut revisiter la théorie d’Adam Smith dans une perspective critique pour comprendre non pas tant la convergence finale et globale des intérêts égoïstes concurrents, que le maintien au pouvoir de la classe dominante. Dit sous cette forme, le propos déborde de banalité : les hommes de pouvoir ont beau être concurrents, ils se serrent les coudes lorsqu’il s’agit de tenir à l’écart tous ces autres, qui composent la plus grande partie de la société. 

Ils coopèrent dans l’appropriation de leur sphère du pouvoir, aussi circonscrite soit-elle, au sein de laquelle ensuite ils se divisent pour y être le chef des chefs. La domination du patriarcat suppose comme condition sa propre identification en tant que classe distincte, ce qui requiert une connivence minimale et publique entre les membres qui la composent et qui doivent mettre en avant des caractéristiques communes.

Cette connivence s’apprend par un ton, des gestes, des usages, des looks, des blagues, un lexique, des références culturelles, des discussions qu’on se réserve entre soi et elle se maintient par le parti pris tacite de s’entraider dans la domination. Donc dans la minimisation complaisante des violences subies par les autres classes, par les classes de tous ces autres. Chacun y a un intérêt égoïste à s’allier avec ses concurrents et jouit de l’assurance qu’eux-mêmes ont un intérêt semblable : la main invisible de Smith permet bien de comprendre le maintien dans le temps de la cohésion d’une classe dominante, au sein de laquelle s’opposent les individus. Georges Marchais, François Mitterrand et Jacques Chirac n’ont jamais été aussi connivents que pour mépriser Simone Veil lors des élections européennes de 1979.

Mais si je le note ici, c’est qu’on minore souvent le rôle et la violence de cette connivence. Elle n’est pas un surplus pour ainsi dire amical de la domination, elle la conditionne. On apprend à dominer en apprenant à participer de moult façons à cette connivence qui façonne la similarité. Les hommes apprennent à orienter leurs efforts en vue de sauver, justifier, valoriser ou tout au moins comprendre ce en quoi ils se ressemblent plutôt qu’à valoriser ce qui les différencient. L’effort vise à sauver la connivence en dépit de la concurrence, pour maintenir la mise à distance des autres. Parce que le risque ultime, c’est qu’un membre se désolidarise du groupe dominant et se perçoive comme davantage semblable de ce qui doit pourtant lui rester autre s’il veut maintenir sa place dans la société (femme, queer, noir·e, pauvre etc.). Si bien qu’aussi soucieux des femmes soit-il, il tiendra davantage encore à ce qui le rallie à ses pairs et concurrents, à ses pères qu’il cherche en ses frères.

Le mot lui-même véhicule l’indulgence avec laquelle on a appris à regarder un groupe de semblables dominants : on valorise les signes de ce qui favorise sa cohésion. On sera touché des gestes amicaux que se réservent les dominants ( mises en scène des rencontres entre chefs d’État, que l’on retrouve dans les congrégations, religions, partis politiques, mais aussi les rues et les terrasses d’où les femmes sont exclues). Les lieux interdits sont d’abord des lieux de connivence. On aperçoit dans cette connivence une bienséance chaleureuse, et l’on ne voit pas que sa raison d’être, c’est d’exclure. Elle montre, elle donne à percevoir aux autres qu’ils sont des autres et que leurs oppresseurs sont solidaires (ce qui confère à chacun plus de pouvoir).

De sorte que lorsque des hommes veulent mettre plus de douceur dans leurs relations fraternelles pour prendre le contrepied de la virilité agressive qu’on leur a inculquée, lorsqu’ils veulent prendre soin de cadrer la violence latente de leurs rapports, il ne faut pas se hâter d’y voir un projet féministe. Il n’y est pas question (pas encore à ce stade) d’accorder plus d’attention et de foi dans le témoignage des femmes, il n’y est pas question de voir leur force et leurs talents, il n’y est pas question de comprendre l’effet oppressif de l’omniprésente solidarité masculine, ni de cerner la bêtise de la médiocrité au pouvoir. Il est seulement question d’arrondir cette solidarité et d’adoucir son inconfort relationnel.

Je note ceci, et pourtant, je défends la douceur par-dessus tout. Ou la tendresse. À mes yeux, le travail de déconstruction n’est que le moyen (incontournable) de reconnaître la violence pour ce qu’elle est, de refuser l’injustice, de la quitter pour vivre la tendresse d’une existence non mutilée, désirable, vivante. Ce qui, par des effets de dominos, permet de stopper la reproduction de la violence pour soi et pour d’autres.

Mais précisément : l’impuissance matérielle qui tient la condition féminine en étau est garantie par le minimum de douceur que se réservent les dominants, qui humilient, minimisent ou psychologisent par avance la plainte des femmes d’une part, et cherchent à s’identifier avec la vulnérabilité des oppresseurs d’autre part (celle qui verra dans le crime un écart). Et les femmes le savent, comme les enfants savent empiriquement la connivence des adultes dans la sauvegarde de leur autorité. Quelles que soient les parenthèses de tendresse – qui n’échappent pas ordinairement pas au règne de l’arbitraire – on apprend le sentiment d’impuissance ainsi : dans la perception répétée de la connivence qui protège l’exercice de la violence et prive publiquement les autres d’écoute, de tendresse, de consolation (notion qui mérite d’être politisée).

Entre les lignes de cette main invisible se dessinent des possibilités de révolutions, qui ne seraient pas des batailles de petits chefs, mais des mouvements perpétuels de reconsidération, d’attention retournée vers les vies réprimées, les siennes et celles des autres. Vers leurs forces vitales et leurs bricolages créatifs pour s’en sortir coûte que coûte, en dépit de l’obscurité. De telles révolutions façonneraient une société où toutes les vies et les voix étant majeures, on y aura aboli l’obsession patriarcale du contrôle et de l’exclusion. On y cultiverait une passion pour la tendresse, la délicatesse, l’attention, le respect, le désir de la liberté d’autrui. Je sais, c’est une fantaisie, une utopie. J’utopographe, écrivait Annie Leclerc. Mais que désirer d’autre quand on voit les cascades de souffrances étouffées et générées par l’idéologie patriarcale ? 


 
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